La conquête de l’Ouest : Volet 1, l’organisation de la danse orientale en France
La danse orientale a connu un succès grandissant en France que rien ne vient démentir. Il est plus que probable que son développement se poursuive encore durant des années, voire des décennies. Dans cette conquête de l’Ouest, ou plutôt de l’Occident, le meilleur côtoie le pire dans une joyeuse désorganisation, et l’art ancestral de la danse orientale se trouve parfois dépouillé de sa substance par des professeurs et des danseuses dépourvue des connaissances les plus élémentaires. Mais, suivant en cela les lois de l’Univers, de l’organisation surgit spontanément à partir du désordre sans rien devoir à la puissance tutélaire étatique.
Ainsi, nous avons assisté tout d’abord à l’émergence d’une organisation de l’Internet de la danse orientale qui permit de structurer l’information et ses échanges, rendant celle-ci accessible à tous. La Porte d’Ishtar, avec ses nombreux sites participatifs à succès, en constitue le principal acteur. On peut aussi citer quelques initiatives, comme les forums Sharqi Girl, Adila et Tamr Henna, ou l’annuaire des professionnels de la danse orientale de l’ODC (Cercle des Danses Orientales). L’organisation du net joue un rôle non négligeable dans le développement qualitatif et quantitatif de la danse orientale. En effet, les jeunes générations commencent par explorer ce qui existe sur Internet lorsqu’elles éprouvent de l’intérêt pour une activité. Nul doute, que lorsque ces jeunes personnes attirées par la danse orientale y trouvent des informations riches et variées, des sites conviviaux et agréables, des communautés de partage, leur curiosité et leur goût grandissent pour peut-être devenir une passion. Lorsqu’en plus des exemples de danseuses de qualité sont mis à leur disposition, une semblable influence ne peut être que bénéfique.
Par la suite, sont apparues des initiatives devant permettre de faire émerger des talents. Il s’agissait de concours ouverts à des danseuses, comme l’Open de Danse Orientale, ou à des compagnies. Citons pour ce dernier cas le CCDO (Concours Chorégraphique des Danses Orientales).
De même, différentes associations ont mis en place des enseignements de qualité sanctionnés parfois par un diplôme privé. Des structures plus ou moins grandes se formèrent un peu partout et des cours de danse orientales fleurirent dans toute la France, tandis que les danseuses et les compagnies parvenaient à se faire une place sur la scène française.
Le mouvement se poursuivit aussi par la création d’organismes formels destinés à regrouper les acteurs du secteur de la danse orientale.
Ce fut tout d’abord l’ODC ayant pour objectif principal la promotion et la diffusion des danses orientales. Cette finalité a pris la forme d’ateliers d’où sont issues diverses réalisations en cours comme l’annuaire déjà cité, des dossiers thématiques et une étude sur l’image de la danse orientale. J’attends avec impatience les résultats de cette étude pour savoir ce que les Français pensent de la danse orientale. L’ODC naquit suite à une réflexion de fond ayant duré une année et fut créée par un collectif. L’adhésion se fait sur parrainage, mais elle est doublée par un réseau de membres sympathisants.
Ainsi que pour de nombreuses autres disciplines artistiques ou sportives, une fédération vit le jour : la FFDDO (Fédération Française Des Danses Orientales). Ce ne fut pas sans quelques tribulations : elle succédait à une première fédération dissoute par sa présidente, Fatima Chekkor, et sa naissance fut saluée par diverses polémiques sur le principal forum de danse orientale. Néanmoins, la FFDDO poursuivit son chemin et continue aujourd’hui à croître, puisqu’elle représente plus de 1200 pratiquants, jouant ainsi pleinement l’un de ses rôles qui consiste à fédérer les organismes et associations.
Soutenir, promouvoir et faire reconnaître les danses orientales, tel est l’objectif de la FFDDO, ce qui passe par le soutien aux projets associatifs et par la professionnalisation de l’enseignement de la danse orientale, mais aussi par diverses aides aux adhérents qui se développeront progressivement.
Outre l’adhésion à la fédération, la FFDDO a mis en place une licence de danse orientale qui s’adresse à toutes celles et tous ceux qui pratiquent cette danse. Elle leur offre différents avantages, comme par exemple une assurance spécifique pour leur activité ou la validation de chaque année de pratique. A cela s’ajoute un passeport personnel qui permet de valider les acquis et les parcours des membres. Il fait donc office de diplôme, faute de l’existence d’un diplôme délivré ou reconnu par l’Etat. Précisons toutefois que la FFDDO n’organise pas d’examen ni d’audition, mais fournit sur demande un document à compléter et à faire valider par les responsables d’enseignements. La valeur du passeport dépend donc de celle de son titulaire dont le parcours est enregistré et officialisé.
La fédération prépare une étude sur les motivations et sur les caractéristiques des pratiquants et sympathisants de la danse orientale. Elle permettra de mieux connaître cette communauté grandissante de la danse orientale, que je pressens quelque peu hétérogène. Nous aurons une réponse à une interrogation importante : pourquoi pratique-t-on ou aime-t-on la danse orientale en France et qui cela concerne-t-il ? Cela confère à ce travail une portée pratique qui sera fort utile à tous les acteurs de cette communauté et sera riche d’enseignements pour les passionnés.
La FFDDO a su tirer parti d’Internet pour communiquer et s’affiche ainsi dans les principaux sites de danse orientale. Dans le même registre, elle a créé une Web TV qui attire chaque mois sur son site des milliers de personnes et qui connaît un franc succès, permettant ainsi à ces nombreux « téléspectateurs » d’avoir un premier contact agréable avec la fédération et de découvrir ses activités.
Après ce rapide tour d’horizon de l’organisation de la danse orientale en France, venons-en à la question essentielle : les efforts manifestes que j’ai décrits permettent-ils l’émergence d’une danse orientale de bonne facture ?
Alors que de nombreux professeurs de danse orientale offrent des prestations de qualité, d’autres ne peuvent que dispenser des cours sans efficacité. Ils produisent des danseuses qui se croient formées mais ne savent pas réellement danser. Leurs prestations n’offrent pas une image correcte de la danse orientale. Ces danseuses deviennent parfois à leur tour enseignantes, perpétuant ainsi les défaillances initiales. Ajoutons à cela que le succès de la danse orientale a tourné un peu au Far West, certains y ayant vu de faciles opportunités sans que des années d’effort ne constituent un préalable obligatoire.
La racine du problème se situe essentiellement au niveau de la validation des compétences. On ne peut guère compter sur la scène seulement pour permettre l’émergence de danseuses et de professeurs de qualité. J’ai personnellement assisté à des spectacles de danse orientale dépourvus de tout intérêt artistique et au cours desquels le public ovationnait des danseuses agitées et plutôt médiocres. A l’opposé, j’ai le souvenir d’une magnifique danseuse aux mouvements subtils, imprégnée d’un art égyptien du début de l’époque cabaret, qui faisait face à un public dubitatif. La raison en est que le public français ne possède pas encore la culture de cette danse. Elle ne pourra croître que s’il prend l’habitude de voir des danseuses de qualité, et on en revient ainsi à la formation.
On ne peut donc que se réjouir de la montée en puissance d’organisations de danse orientale capables d’encadrer cette discipline artistique. Il faut se faire une raison quant à la volonté des pouvoir publics d’instituer quelque encadrement que ce soit. Par surcroît un diplôme officiel se limiterait essentiellement à des ambitions d’hygiène et de sécurité, comme cela est apparu lorsque sa création a été envisagée. C’est là que l’existence d’une fédération prend toute son importance.
A mon sens, la FFDDO, qui attire déjà des personnalités de la danse orientale telles que Diana Tarkan en Egypte ou Caroline Chatel en France, disposera bientôt des capacités et des talents pour mettre en place un système diplômant sélectif et qualitatif qui complètera son actuel passeport, tout en restant ouverte au plus grand nombre. Et c’est, je crois, une vocation qu’elle devrait assumer. Cette fédération devrait être aussi capable de devenir le principal référent de la danse orientale française pour le reste du monde. Quand on entend ces mots « Fédération Française » à l’étranger, cela sonne comme une évidence. Mais peut-être tout ceci est-il dans ses intentions : de création récente, la FFDDO a toute la vie devant elle.
Dr. Jaouad Faousi*
* Jaouad Faousi est un professeur de lettre égyptien, féru de danse orientale et admirateur de la culture française. Il séjourne régulièrement dans notre pays et le connaît très bien. Jaouad Faousi nous offre dans cette série d’articles un regard en provenance de la patrie de la danse orientale.
