La nouvelle danse orientale
Dans un article précédent, intitulé «La danse orientale, de l’Orient à l’Occident», j’avais exposé une idée selon laquelle une transformation s’était opérée dans la danse orientale lors de sa transplantation dans la culture occidentale. Certains l’ont compris comme une critique des pratiques occidentales de cette danse alors qu’il ne s’agissait que d’une constatation, d’un état des lieux. En fait, le premier d’une série d’articles, étape initiale et initiatique vers une meilleure compréhension (en tous cas de ma part). Je vous invite d’ailleurs à le lire avant de continuer, si vous ne l’avez pas encore fait, car sans cela vous risquerez de ne pas saisir pleinement les développements qui suivent.
Le déplacement de la danse orientale vers l’occident consiste en un phénomène si profondément transformateur que pour la première fois il faut oser prendre acte de l’écart qui existe par rapport à la danse égyptienne des origines et employer cette expression qui en choquera plus d’un : la nouvelle danse orientale.
Nouvelle, parce que fondamentalement différente. Nouvelle, parce que novatrice. Nouvelle, parce qu’absorbée et digérée par la culture occidentale. Nouvelle, enfin, parce qu’émancipée.
Au point d’ailleurs, qu’au cours du vingtième siècle, la danse orientale en Egypte a fortement subi l’influence de l’art de la scène européen et américain, puis la pression transformatrice des innovations nées sur ces continents. Que serait la danse égyptienne sans l’introduction de la scénographie, sans l’apport de mouvements plus démonstratifs, sans la densification chorégraphique ? Bon nombre des éléments qui font aujourd’hui la danse orientale, y compris en Egypte, ne possède guère de racines égyptiennes. Cela, je le montrerai point par point dans un article à venir déjà annoncé, car le propos est aujourd’hui tout autre, plus général et aussi plus pamphlétaire.
Accepter l’idée de nouvelle danse orientale, c’est passer de l’état d’un simple sentiment partagé par beaucoup à celui de la prise de conscience. L’Egypte, sans conteste le berceau de la danse orientale, appartient au passé de la danse orientale. L’enfant a depuis des lustres quitté son berceau pour grandir et vivre sa vie en toute indépendance. Il lui reste ses gènes, mais que sont les gènes face au vécu, à l’influence de l’environnement culturel et social. Prétendez donc le contraire et je vous répondrais que si la vie humaine était inscrite dans les gènes, il n’y aurait aucune possibilité d’échapper à sa destinée biologique pour prendre en main son destin. Il n’existerait non plus ni responsabilité, ni châtiment, puisque toute action serait hors de portée du libre arbitre. Mais la plus importante conséquence de cette primauté du vécu, c’est : la liberté.
La création et l’innovation dans la danse orientale sont là où existe la liberté, sans que toutefois quiconque ait pris l’initiative de le dire tout haut. Celle de s’extraire de la gangue de la tradition, celle d’inventer et de réinventer en permanence l’art et la culture, celle de bouger, d’aller de l’avant sans craindre d’avoir profané je ne sais quelles tables de la loi où seraient inscrites les règles de l’art. Car, il faut le savoir, dans l’art, il n’y a aucune règle qui tienne, ni aucune tradition qui vaille, bien qu’il existe des techniques.
Techniques. Le mot est lâché. C’était là l’essentiel de mon propos lors de l’article cité plus haut. La technicisation de la danse orientale lors de son entrée en Occident. Et, j’en donne maintenant la clé.
L’art, y compris celui de la danse orientale, ne forme plus cette unité qui le liait autrefois au sacré. Il ne se transmet plus comme une mythologie primitive par une tradition orale qui forme une totalité. L’art occidental se scinde en technique d’une part et en créativité d’autre part. L’utilisation des techniques le rend transmissible par l’enseignement de masse et par d’autres techniques, celles de la pédagogie. Elle libère la créativité de la totalitarisation des individus par la tradition collective. Elle permet au contraire l’individuation totale dans l’art. L’art n’a ainsi rien de collectif, il prend avant tout la forme d’aventures individuelles. Dans la société où nous vivons, l’art est condamné à l’individualisme ou à la médiocrité, à l’image du corps social au sein duquel la réussite est nécessairement individuelle et où la vie devient dès lors une aventure. Certes, les artistes, comme les danseuses se regroupent, et c’est heureux, mais c’est pour mieux additionner et démultiplier leurs individualités dans des projets communs et non pour se fondre dans une totalité. Il ainsi est heureux que naissent des compagnies, des associations et des organisations.
Prenez conscience de ce que vous êtes et de ce que vous n’êtes pas, votre art est nouveau même si ses origines sont plusieurs fois millénaires, il n’est pas une tradition. Créez, inventez. Décidez de ce que vous voulez faire de cet art qui est le vôtre et qui vous appartient à vous personnellement, et la danse sera l’aventure de votre vie. Une aventure dans laquelle vous apprendrez à connaître votre corps, à vous connaître vous-même, à découvrir l’inventivité qui est en vous. C’est cela la nouvelle danse orientale.
Apprenez aussi. Les techniques de la danse et de la chorégraphie. Apprenez-les encore et encore, jusqu’à ce que vous les oubliiez. Et lorsque vous n’y penserez plus, elles iront de paire avec votre créativité. Apprenez la culture orientale, la langue, la musique, l’histoire de la danse, car elles le méritent et elles vous seront utiles dans votre pratique de la danse. Apprenez les jusqu’à les oublier, et ce qu’il en restera sera la base de vos créations.
Mais, par pitié, n’en faite pas votre Bible ni votre Evangile ni votre Coran. Ne créez pas non plus votre panthéon des déesses de la danse orientale. Respectez-les, mais pillez leurs temples sans vergogne et appropriez-vous leurs richesses, transformez-les pour les faire vôtre et les mettre au service de votre art.
Etre artiste, cela signifie transgresser l’interdit suprême et prométhéen qui vous empêche d’être une créatrice souveraine. Je ne vous dirai pas «soyez vous-même», car être soi-même c’est être ce que l’on a été. Soyez ce que vous voulez être jusqu’à ce que vous le deveniez en dépit de toutes les conventions qu’on a inventé pour brimer la destinée créatrice qui brûle en chaque être humain.
Oui, la danse orientale est un art à part entière. Mais, ici et là bas, la notion d’art change d’état, elle passe d’un état solide à un état gazeux agité gouverné par l’entropie, elle se sublime dans le désordre et le chaos. Mais, le désordre est aussi un ordre, comme le savent bien les scientifiques et les anarchistes, de même que le chaos. Ceux qui comprennent cette idée ou la vivent sans l’avoir comprise sont des artistes. Personne n’attend plus ici des artistes qu’ils s’alignent bien sagement et marchent tous dans la même direction, portés par l’hymne revigorante de la tradition. En franchissant les mers, la danse orientale est entrée dans la cohue de l’art occidental et elle y restera tant qu’elle demeurera vivante. Je crains qu’il ne soit impossible de l’enterrer vive dans le musée des arts et traditions populaires, bien que les grands artistes finissent tous un jour au musée. Car la danse orientale est un art du mouvement, de l’éphémère, qu’il faut sans cesse renouveler pour qu’il continue à exister. Quelle chance ! Une fois le tableau peint par l’artiste, il est comme gravé dans le marbre et finit par se hausser au rang du sacré. Elle est là, la vraie malédiction des artistes, et non dans leur vie de poète ou de peintre maudit.
Je connais personnellement un de ces peintres maudits au génie flamboyant. Curieusement, il s’ingénie à détruire sa vie, à dénigrer ceux qui l’aident, et il saccage autant de toiles qu’il en peint. Comme je te comprends, mon ami. Ton art est ta vie et ta vie est ton art. Ton génie te garde en vie, et tu habites des sphères étranges auxquelles le commun des mortels n’a pas accès. Ton génie n’existe que parce que tu parcours ta vie tel un funambule dont la corde serait tendue au dessus d’un abîme sans fond. Ton art est mouvement, car l’art est fondamentalement mouvement, et «ils» voudraient le figer en accrochant tes œuvres dans des galeries aux murs blancs d’hôpitaux. Mais, tu en mourrais, ou ton génie mourrait, ce qui reviendrait au même. Alors, tu détruis ce que tu crées et tu recommence sans cesse à créer.
Dans la danse, au contraire, rien n’est jamais irrémédiablement figé, tout peut être modifié à chaque répétition, à chaque montée sur scène. Une chorégraphie renaît sur chaque scène où elle est dansée, toujours la même bien que différente à chaque fois, telle un corps vivant dont les cellules se renouvellent intégralement maintes fois au cours de sa vie. Quelques malicieux vidéastes s’ingénient pourtant à graver au laser l’art des danseuses, mais le mode d’existence premier de cet art est la scène, la vidéo ne relevant que du référant. L’essence de la danse est ailleurs, dans des œuvres qui reprennent sans cesse vie face au public, et la danse est l’art ultime du mouvement permanent, son génie ne pouvant se laisser piéger par l’immobilité, même dans la consécration et la réussite.
Je le répète : quelle chance ont les danseuses !
La nouvelle danse orientale est en phase avec son temps et avec la société, elle est moderne et se pare des technologies actuelles, car les danseuses des jeunes générations ont grandi dans cet environnement technologique. Le numérique n’est qu’un nouvel environnement qui devient aussi naturel que la prétendue nature, en réalité façonnée par l’homme depuis des millénaires. C’est dans les cœurs de silicium des machines et dans les séries infinies de zéros et de uns qui les font battre que se révèleront les futures stars de la danse orientale. Cet univers n’est pas plus virtuel qu’un bon vieux disque microsillon ou que la radio, ou qu’une feuille de papier et un stylo. Ce n’est qu’un média tout bête, un outil de plus. Ceux qui distillent ce fantasme de virtualité propagent l’ignorance et exploitent à leur profit ce média comme un média, cet outil comme un outil, pendant que d’autres, par eux dirigés sur une mauvaise voie, se retrouvent au bord du chemin. Par principe, je ne mens pas à mes lecteurs et je vous le dis en toute sincérité : ne vous laissez pas abuser. Qu’on ne s’y trompe cependant pas : cela nécessitera de plus en plus une transparence que les danseuses talentueuses ne peuvent craindre. Pour nous en convaincre, faisons un petit tour sur YouTube, qui consacre le triomphe du web 2, système où la frontière entre producteurs et utilisateurs n’existe plus. Dans l’immense flot vidéo, se révèlent aux yeux de tous la médiocrité de beaucoup et le talent de quelques autres. Remarquons aussi qu’aux Etats-Unis – chacun sait que les phénomènes majeurs observés dans ce pays se produisent nécessairement en France avec quelques années de décalage – la grosse majorité des informations que reçoivent les jeunes adultes provient d’internet. Du coup, par exemple, les campagnes électorales s’y jouent pour une part grandissante et y font preuve d’une maturité médiatique encore inconnue ici dans ce domaine. Peu de scandales, de dénigrements ou d’accusations mensongères, mais de l’information de qualité, dense et fournie.
Les danses traditionnelles des différents pays orientaux ne sont bien sûr pas à jeter aux orties, bien au contraire. Les étudier et les reproduire revêt un intérêt certain et mon propos ne les concerne pas, même s’il est aussi possible de s’en inspirer pour créer. La portée de cet article recouvre ce qu’on appelle communément « danse orientale », et non les danses des Orients qui forment un ensemble plus vaste.
L’Orient sera toujours présent dans le cœur des danseuses, et l’Egypte y aura à jamais une place de choix. L’esprit oriental se perpétuera et se répandra partout dans le monde dans ce qu’il a de meilleur. Mais il y a un prix à payer, vous le connaissez maintenant. Et il a fallu régler d’avance.
That’s all, folks !
Pour aujourd’hui…
Fouad Seddik

C.C.Une passionnée de danse avec un grand D.