La danse orientale : de l’Orient à l’Occident
Imaginons que nous regardons deux danseuses orientales. Quel spectacle magnifique ! Toutes deux dansent à merveille. Ce sont à coup sûr des danseuses professionnelles d’un bon niveau. Pourtant, si nous faisons plus attention aux détails, nous nous apercevons qu’elles ne dansent pas exactement de la même façon. Nous finissons même par voir qu’en fait, pour un œil expérimenté et attentif, leurs danses sont très différentes, bien que leurs interprétations de la musique se ressemblent. Nous finissons par penser que nous avons devant nous deux exemples de deux danses orientales différentes. L’une des danseuses est égyptienne et l’autre française.
La danse orientale est née en Egypte puis s’est répandue en Occident. Elle est ainsi passée d’une culture à une autre, d’une société à une autre. Les ethnologues savent bien que lorsqu’un art traditionnel est transplanté en dehors de sa culture d’origine, cela ne peut se faire sans transformation. Il doit en être ainsi pour la danse orientale. Que s’est-il passé lors de ce grand voyage entrepris d’Orient en Occident par cet art ancestral ?
La société occidentale moderne est avant tout une société technicienne, comme l’a montré brillamment Jacques Ellul. C’est-à-dire que la technique en est l’élément déterminant et explicatif. La société est englobée dans le système technicien et celui-ci détermine sa culture tout en transformant l’être humain pour l’adapter. Les occidentaux sont éduqués et formés très tôt pour s’intégrer dans ce système, au point que les modes de raisonnement et les pratiques qu’il induit en deviennent «naturels». Ce que l’on appelle «technique», c’était au 19ème siècle la machine. Au cours du 20ème siècle, la technique s’est étendue à toutes les activités, y compris celles qui ne reposent pas sur des machines, imposant ses modes de raisonnement et de comportement. Techniques pédagogiques, techniques d’organisation, techniques linguistiques, techniques de la psychologie, techniques juridiques, techniques des arts, techniques de relaxation… Tout se pense et se conçoit en premier lieu comme techniques.
Par ailleurs, les sociétés occidentales se sont considérablement éloignées de ce que Claude Lévi-Strauss appelle l’«authenticité» : les individus ont recours à une multitude d’intermédiaires, de signes qui s’interposent entre la réalité et la pensée. Le sens disparaît au profit de la signification.
«L’Orient compliqué», disait le Général de Gaulle. Cet aphorisme résume bien le hiatus entre l’Occident et l’Orient. Un Orient qui paraît compliqué parce qu’il n’est pas formaté par la pensée techno-rationaliste. Le raisonnement y est plus analogique, la vision du réel plus continue, plus globale, plus authentique. A l’inverse, la complexité réelle de l’Orient échappe le plus souvent aux Occidentaux. Ainsi en est-il de la musique orientale, qui, s’ils ne sont pas avertis, peut leur sembler simple et répétitive, alors qu’elle atteint parfois une complexité digne d’une symphonie.
Pour être comprise et exécutée par les Occidentaux, la danse orientale est réduite en unités élémentaires les plus petites possibles. Des discontinuités sont ainsi introduites là où on avait auparavant une continuité, une globalité. Cet art devient ainsi apte à être appréhendé et à être transmis au moyen des techniques pédagogiques. Il devient lui-même avant tout un ensemble de techniques. On apprend chaque unité élémentaire, chaque mouvement, puis on les enchaîne et on les combine en unités plus grandes, qui s’assemblent elles-mêmes en ensembles de plus grande taille. On va parler d’un vocabulaire de la danse orientale, conception basée sur les techniques de la linguistique, science qui analyse la langue de la façon que nous venons de décrire pour la danse orientale et qui fut initiée par Ferdinand de Saussure. On va chercher à faire correspondre les unités élémentaires avec les rythmes de la musique et on y arrivera très bien. Mais, la musique est alors comprise non dans son unité, mais dans ses unités, aussi sûrement que l’horloge numérique découpe le continuum temporel en heures, en minutes, en secondes… Fort heureusement, le travail ne s’arrête pas là, enfin pour certaines danseuses seulement. Il faut aussi ressentir un minimum de l’émotion portée pas la musique. Car, il faut traduire la musique, c’est-à-dire exprimer dans le langage de la danse ce qui est dit dans le langage musical, et pour ce faire, il faut comprendre la signification de la musique.
Si l’on commence à l’inverse par ce qui est global et continu, le sens, l’émotion, la musique n’a pas besoin d’être traduite, en tous cas pas de la même façon. La danseuse est la danse et la danse est la musique sous un autre aspect, pas dans un autre langage. Il y a un aspect sonore et un aspect visuel. La musique est faite pour la danse et la danse pour la musique. Certes, la danse est toujours composée de mouvements, mais ceux-ci sont conçus comme une continuité avant tout porteuse de sens. Ils se déploient autour du sens. Le sens, ce n’est pas la signification de la musique, c’est le ressenti. Si l’on va au fond des choses, la langue est originellement elle aussi une perception globale : on perçoit le sens global du discours dans la continuité de son déroulement, et seule la réduction linguistique en a fait une suite d’éléments discrets où la signification prime. L’esprit technique qui caractérise l’occident a besoin d’opérer sur toute chose ce passage du continu au discontinu et du sens à la signification. Sinon, la pensée et la méthode rationnelle ne pourraient s’appliquer, et, dans cette société de la représentation par le signe, la communication serait difficile.
Dans la danse orientale, le sens, ce n’est pas la signification, qui serait une sorte d’interprétation herméneutique de ce que veut dire la musique pour la comprendre. Il n’y a rien à comprendre, il suffit de percevoir et de ressentir. Mais, comment transmettre d’une personne à une autre, lors d’un enseignement par exemple, quelque chose qui relève de l’indicible, qui est un simple ressenti, surtout lorsque que la personne à qui on enseigne ne le ressent pas ? Il faut avoir recours à l’herméneutique, technique d’analyse du sens par le discours sur le sens. Celui-ci sera alors intégré, non à base comme unité de la danse et de la musique, mais en tant qu’ajout technique.
Certaine jeunes femmes occidentales parviennent ainsi très bien à réintroduire le sens après avoir assimilé les techniques. D’autres moins nombreuses possèdent une faculté innée puissante pour le ressenti qui est alors présent dès le début. Mais, la majorité des danseuses se concentrent uniquement sur l’aspect extérieur et technique. Il en résulte un manque de sens dans la danse orientale, qui est d’ailleurs perçu intuitivement par bon nombre de danseuses. Certains mouvements tenteront alors d’introduire du sens au moyen de la spiritualité et la danse orientale devient alors une forme de religion consacrée aux déesses antiques telles qu’Isis. Ce type de comportement provient aussi du manque de sens général dans la société occidentale. Comme l’écrivit Jacques Ellul, «plus rien n’a de sens». Ni la vie, ni le monde n’ont de sens.
Je ne m’attarderai pas sur un autre point qui est un lieu commun. Les musiques utilisées pour la danse orientale étaient souvent auparavant des musiques chantées et quelques unes le sont encore. Si l’on comprend l’Arabe, on ne risque pas d’exprimer des émotions qui ne seraient pas en phase avec les paroles. C’est la raison pour laquelle il vaut mieux se renseigner sur la signification de ces paroles avant de danser. Toutefois, l’attitude qui consiste à utiliser des musiques sans paroles est aussi une bonne pratique, surtout si la danseuse se produit devant un public occidental qui ne connaîtra pas d’éventuelles paroles disparues.
Venons-en à une autre facette du passage de la danse orientale en Occident. C’est la compression du temps. La temporalité n’est pas la même en Orient et en Occident. L’un des aspects fondamentaux de la technique, qui en est à la fois le but et la justification, c’est le productivisme. Son résultat humain concret consiste in fine à pouvoir en faire un maximum dans un minimum de temps. C’est inscrit dans la génétique sociale occidentale, personne ne peut y échapper, même pendant ses loisirs.
Parfois, lorsqu’un Occidental regarde une grande danseuse égyptienne, il pourrait avoir tendance à s’ennuyer, car elle n’est pas aussi mobile qu’elle pourrait l’être, elle n’exploite pas pleinement le temps en le remplissant de mouvements. Toutefois, ses mouvements, bien que plus rares, sont justes et choisis. Comme les mots du poète dans la musique du vers. Au contraire, une danseuse occidentale tend à remplir le temps dans lequel se déroule la musique, ce qui se traduit par une plus grande densité temporelle de mouvements. Cela ne gâche en rien la qualité de danse ni le plaisir du spectacle, qui en tout cas paraît plus adapté au public occidental.
Comme on le voit, la danse orientale n’est pas demeurée indemne de son passage en Occident. Ce qui ne veut pas dire que le résultat soit mauvais, où que la danse orientale égyptienne soit meilleure. Ce sont deux danses différentes. Après tout, la danse orientale n’en est pas à sa première évolution, elle s’est par exemple considérablement transformée en Egypte durant le 20ème siècle, pour devenir plus théâtrale, plus scénique. Si l’on tient absolument à retrouver une danse plus ancrée dans le ressenti, d’autres techniques (qui doivent certainement déjà exister) permettront de se retrouver soi-même en tant qu’être plus authentique et plus proche du sens premier des choses, dont celui de la musique.
Plus généralement, si je ne peux que souscrire à l’idée avancée par Irida dans son article d’une orientalisation de la société, ce ne serait pas à mon avis une pénétration de la culture orientale, mais son assimilation par la société technicienne et consumériste, sous la forme de techniques et de produits, les techniques étant indissociable de la culture occidentale et nécessaires pour arriver aux produits. Ainsi, si l’on ne réduisait pas la danse orientale à des techniques et à des significations, on ne pourrait en faire un produit d’enseignement de masse, ni recruter des adeptes toujours plus nombreux qui achètent les produits qui sont liés à la danse orientale.
Les développements qui précèdent nous amènent à préciser clairement ce qu’est la danse orientale en Occident : elle est un art qui a été importé d’Orient et profondément transformé pour être assimilé par la société Occidentale. La danse orientale en Occident n’est plus la danse orientale d’Orient. Toutefois, il ne faut pas à mon sens accorder une importance trop grande à cette dualité : l’essentiel, c’est que la danse orientale se perpétue et parviennent à s’imposer en Occident comme l’art exigeant qu’elle est. La compréhension du raffinement et des subtilités de la danse orientale par le grand public, sa reconnaissance en tant qu’art et sa pratique par des adeptes toujours plus nombreuses ne peuvent qu’améliorer la compréhension et l’entente entre les cultures.
Par Fouad Seddik

Entre l'Egypte des Pharaons et l'époque post-industrielle, il y a cependant l'époque médiévale. L'Orient comptait de remarquables mathématiciens, de grands médecins, et autres scientifiques qui avaient forcément un esprit "technique",rigoureux. Ce n'est pas un hasard si l'Occident a laissé tomber les chiffres romains pour adopter au quotidien les chiffres arabes ...
On sait à quel point les mathématiques et la musique sont liés, et malgré tout la danse orientale dansée en Orient n'aurait gardé aucune trace de cette tradition de rigueur ?
Tout de même, il y va un peu fort en prétendant que les occidentaux manquent de sens dans leur vie ... pense-t-il que c'est dû à un relâchement des traditions ou à cause du "tout technique" ?
Mais trop de rigidité dans les valeurs traditionnelles, on sait aussi ce que ça donne : exactement le contraire de l'échange et de la création ...
Merci encore, M. SEDDIK, continuez, la danse orientale expression de la vie et de la joie a besoin de vous !
jddrrrr la danse orientale bcp j'ai 14 ans