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L'art exquis de la danse classique Persane

Les Iraniens tout comme les Américains se demandent comment il est possible pour des Américains de trouver un intérêt à la musique et à la danse persane. Los Angeles est bien sûr le meilleur endroit hors de l’Iran pour s’adonner à une semblable passion. En descendant le boulevard Westwood, il est parfois aisé de s’imaginer que l’on n’est plus aux Etats-Unis. Il est possible d’acheter de l‘épicerie, de se faire coiffer, de préparer un voyage, d’acheter des meubles et de déjeuner sans jamais parler une autre langue que le Persan. Dans un pareil environnement, il est facile d’être exposé à la culture iranienne, et, une fois exposé, il est impossible de ne pas être captivé par elle.

J’ai eu pour la première fois connaissance de la musique et de la danse persanes au début de ma carrière universitaire à UCLA. J’avais plusieurs amis Iraniens et j’adorais étudier les langues. Une fois que j’ai découvert qu’il existait un cours de langue persane, mon esprit fut comblé ! Je fus introduite au monde fascinant de la langue, de la poésie, de la nourriture, de la musique et de la danse persane.

Les caractéristiques du style persan

La première fois que j’ai vu des danses iraniennes lors une soirée, dans le style Tehrani, je fus enchantée. Comme la poésie et les arts visuels persans, la danse était délicate, complexe, subtile et pleine de sens. De délicats mouvements des mains, de douces ondulations du torse, et l’expression du visage constituaient les éléments essentiels de cette danse. La danse classique persane est très similaire à la danse de loisir de style Tehrani, mais l’exécution est plus raffinée et plus sophistiquée de façon à convenir à une présentation en public. Contrairement à la danse arabe, où il y a des mouvements de hanches accentués, ou au ballet occidental, où les jambes sont levées et les pieds bougés selon des motifs complexes, les mouvements de la danse classique persane impliquent surtout le haut du corps : le visage, la tête, le torse et les mains. Les danseuses professionnelles peuvent aussi danser avec des verres à thé ou des sagattes pour marquer le rythme. Les mouvements nécessitent une souplesse et une grâce extrêmes du haut du corps et des expressions variées du visage qui incluent de bouger en même temps et indépendamment chaque sourcil. En effet, la danse classique persane accentue les sentiments plutôt que les mouvements. La danseuse séduit le public avec ses coups d’œil aguichants, et montre toute une variété d’expressions : répugnance, joie, sensualité, fierté, rire. Bien sûr, les bras bougent, et des petits mouvements circulaires des hanches font aussi partie du style. Mais un mouvement sans expression ne peut pas être considéré comme appartenant au vrai style persan ; le pur mouvement du corps sans l’expression d’une émotion semble vide et inintéressant pour le public iranien.

Une définition de la danse « classique »

Je prendrais un moment pour définir ce que j’entends par danse « classique », et en particulier, danse classique persane. Je distingue plusieurs types de danses iraniennes : la danse de spectacle et la danse loisir. Par danse de loisir, je veux signifier le type de danse que les gens pratiquent ensemble pour le plaisir lors d’événements sociaux, comme des noces et des soirées. La danse de spectacle est accomplie par un individu ou un groupe pour que les autres regardent et non pour qu’ils se joignent à eux. La danse classique est une danse de spectacle qui possède une tradition, elle est enseignée et conservée au travers les générations, que ce soit par des écoles, des professeurs de danse, ou toute forme de relation étudiant-enseignant.

Ma première formation à la danse classique persane

En 1974 j’ai commencé à étudier la danse persane avec Leona Wood, la célèbre artiste et chorégraphe, et avec Anthony Shay, co-fondateur du AMAN Folk Ensemble. Mlle Wood avait glané des connaissances sur la danse classique persane à partir de multiples sources. Sa première rencontre avec cette danse se passa dans un night club : la danseuse avait été présentée comme une danseuse orientale, et bien qu’elle portait le costume habituel de danse orientale et dansait sur de la musique arabe, sa danse ne ressemblait à aucune danse orientale que Mlle Wood ait jamais vue. Bien que la danseuse elle-même soit vulgaire et sans classe, ses mouvements montraient toute la subtilité du style persan classique. Mlle Wood fit aussi la connaissance d’une dame iranienne d’une tout autre classe, qui lui montra cette danse distinguée qui lui avait été enseignée alors qu’elle était une petite fille. Ce fut la combinaison de ces deux styles par Mlle Wood qui consista en ma propre instruction à la danse classique persane.

Dans les night clubs persans, j’ai pu regarder des femmes danser dans le style Tehrani. Les femmes dansaient en couples, avec des hommes ou d’autres femmes, ou en groupes. Dans les groupes, elles s’adonnaient à une sorte de jeux de danse ; les danseuses se tenaient dans un cercle en bougeant doucement avec la musique et en tapant des mains ou en claquant des doigts. Une après l’autre, celles qui étaient dans le cercle étaient cajolées, taquinées et éventuellement poussées au centre du cercle, pour danser seules pour le groupe. Chaque femme avait sa propre spécialité dans le style persan : doux mouvement d’épaules, mouvements de tête ou des sourcils et délicats mouvements des mains.

Le contexte historique

Les germes de la danse persane classique moderne apparurent durant la dynastie Qajar (1780-1906). Fath ‘Ali Shah (1798-1864) en particulier consacra une grande partie du trésor royal à toutes les formes d’art, y compris la danse. Il est connu pour avoir « entretenu une cour imposante et un grand harem peuplé de femmes coiffées et habillées à la perfection selon le goût persan, pour l’amusement et le plaisir du Shah » [Qajar Paintings, S.J. Falk, p.23]. Son successeur, son fils aîné Muhammad Shah, accrut le soutien à la danse, et « les danseuses, ces femmes somptueusement ornementées représentaient bien la vie luxueuse de la monarchie » [Qajar Paintings, S.J. Falk, p.24].

« Les plus belles femmes de Perse sont destinées à la profession de danseuse ; la transparence de leur chemise, qui est le seul vêtement qu’elles portent pour dissimuler leur corps, les exquises proportions de leurs formes, leur évidente émotion, et la licence de leurs vers, incitent à une telle passion, qui nécessite pour être retenue plus de philosophie que les Persans n’en possèdent ». [Edward Scott Waring. A Tour to Sheeraz. London, 1807. p.55]. Après la Révolution Constitutionnelle de 1906, la Perse fut influencée de manière croissante par l’Occident, en grande partie en raison d’intrigues politiques avec la Russie, l’Angleterre et l’Allemagne. Le déclin de la monarchie fut équivalent au déclin du soutien à la danse et du statut des danseuses.

Alors, la tradition de la danse persane classique professionnelle fut maintenue par des prostituées et des courtisanes ; ces femmes étaient les seules se produisant en public. Particulièrement dans les régions urbaines, les danseuses professionnelles se produisaient traditionnellement avec des groupes de musiciens, de chanteurs, de comédiens, et autres amuseurs. Ces groupes itinérants jouaient dans la rue et pouvaient être engagés pour des noces et autres festivités. Leurs représentations pouvaient être vulgaires, impliquant des paroles et des mouvements suggestifs.

Au cours d’un séjour chez d’une femme de mauvaise vie, une journaliste suédoise décrivit un spectacle de danse auquel elle assista, donné par les filles de la maison, avec un accompagnement musical fournis par les cuisiniers.

« Deux charmantes filles prêtes pour la danse… allèrent se changer et revinrent vêtues de larges pantalons verts et de corsages brodés, qui ne couvraient pas plus que leurs poitrines, avec des castagnettes en alliage argenté à leurs doigts.

Encouragé par la danse et la musique, le public commença à jeter des cris vers les filles, qui soudainement se mirent sur la tête, firent des roulades et ondulèrent comme des serpents. Le public était ravi. » [Countess Maud Von Rosen. Persian Pilgrimage. London, 1937. p.109].

Pour les non professionnelles, la tradition de la danse classique persane a été en partie maintenue dans les foyers. Les femmes persanes commencent à apprendre à danser quand elles sont petites. Elles sont instruites par des membres de leur famille, où elles apprennent à imiter leurs aînées pour divertir la famille. Il y avait aussi, avant la révolution de 1979, des cours donnés par des femmes non musulmanes, juives ou chrétiennes d’Arménie, auxquels assistaient en grand secret des dames très convenables [A. Nazemi, communication personnelle]. La discrimination envers les femmes qui dansent en dehors de leur famille est inculquée aux filles; elles aiment danser, mais apprennent à ne pas danser en public, et expriment des réticences quand il leur est demandé de danser hors de leur famille, même lors de soirées privées.

Dans les années 50 et 60, la danse classique persane connu un renouveau, qui la fit sortir du contexte de la prostitution et des night clubs bas de gamme. Les danseuses commencèrent à apparaître à la télévision, et le gouvernement se mit à financer des compagnies de danse qui exécutaient en public des danses classiques et folkloriques (danses de loisir des villages et des tribus). Cette tendance se poursuivit jusqu’à la révolution de 1979, à partir de laquelle toute activité de ce genre fut arrêtée.

La danse classique persane aujourd’hui, dans « Tehrangeles »

Contrairement à la danse indienne classique ou au ballet classique occidental, la danse classique persane n’a pas été organisée et codifiée. Ainsi, chaque danseuse crée son propre style et improvise dans un cadre manifestement persan de mouvements. Une danseuse innovatrice est capable d’étendre le vocabulaire des mouvements dans de nombreuses directions tout en conservant le sentiment persan essentiel.



Robin en costume Persan


En raison de l’accentuation des expressions, la danse classique persane est mieux adaptée à un cadre intime plutôt qu’à de grandes salles de concert. Elle fut crée et se développa à la cour des classes princières et dans le cadre privé des foyers, et elle s’épanouit dans les salons de thé. Aucun de ces lieux n’est comparable en taille avec les salles de concert d’aujourd’hui. Les mouvements subtils et les expressions du visage ainsi que l’interaction avec le public, qui sont les caractéristiques du style persan, ne se perçoivent pas bien au 25ème rang d’un grand théâtre. Bien qu’il y ait quelques artistes qui dansent en solo le style classique persan à Los Angeles, il y a surtout plusieurs compagnies remarquables. Bale-ve Melli-ye, dirigé par A. Nazemi, est la continuation d’une compagnie qu’il avait fondée dans les années 60 en Iran, et elle se spécialise dans d’authentiques présentations de danse folklorique, de ballets modernes sur des thèmes traditionnels et de quelques danses de style classique. Sabah Dance Company, dirigée par Mohammad Khordadian, présente des chorégraphies tape-à-l’œil de danse folklorique, avec quelques danses de style classique. Anthony Shay’s Avaz Dance Theater inclut aussi dans son répertoire à la fois de la danse folklorique et de la danse de style classique.

La danse classique persane aujourd’hui continue à évoluer, comme l’illustre Haled, une des plus extraordinaire danseuses, avec qui j’ai eu l’opportunité d’étudier. Haleh vient d’une famille iranienne des classes supérieures, qui n’aurait jamais accepté qu’elle danse en public. Mais sa famille était très impliquée dans les arts du spectacle iraniens ; ils avaient un restaurant au bord de la Mer Caspienne, où les meilleurs chanteurs, musiciens, et danseuses venaient se produire. Elle a grandi en étant immergée dans les arts persans et occidentaux. Elle a étudié toutes sortes de danses, y compris le ballet et le flamenco. Bien qu’elle ne se soit jamais produite en public, elle est une des danseuses les plus douées que j’ai jamais vues, elle combine force, souplesse, musicalité et art, dans ce qui peut être considéré comme la danse classique persane par excellence. Influencée par la technique occidentale et la puissance du flamenco, sa danse est imprégnée par l’élégance de l’expression persane. Elle fournit un exemple de ce que la danse classique persane n’est pas un art mort, figé dans le temps et répété sans fin, mais un art qui est à la fois riche dans son patrimoine et capable d’adapter et d’incorporer des éléments provenant de l’extérieur de sa tradition.

Par Robyn C. Friend, Ph.D.





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