Egypte : l'envers du décor
A l’intérieur du « Nouvel Arizona », un night club situé au centre du Caire, des hommes sont assis en grappe autour de la piste de danse. Ils regardent fixement le fond de leur verre. Aucun d’eux ne relève la tête lorsque la musique retentit et que Naïma, une jeune mère célibataire de trente ans, entre en scène.
Elle porte une robe en polyester, de couleur lilas, qu’elle a empruntée à son manager et l’expression de son visage affiche un certain manque d’enthousiasme. Il faut dire qu’en ce moment les temps sont durs et qu’elle n’a pas travaillé depuis dix jours. Au signal de la musique, elle se tourne vers le public, fait éclater un large sourire puis commence à faire rouler ses hanches avec une sensualité forcée.
La danse du ventre fait partie de l’histoire et de la vie culturelle égyptienne depuis fort longtemps. Il y a dix ans encore, aucun mariage, aucune circoncision, aucune fête sainte ne pouvait être célébrée sans cette danse rituelle.
Il faut préciser qu’une carrière de danseuse du ventre était, aussi, une possibilité pour les femmes ordinaires de devenir indépendantes. Mais aujourd’hui, de plus en plus de femmes comme Naïma sont devenues des exclues car, à cause du fondamentalisme religieux grandissant en Egypte, les danseuses sont considérées comme indécentes. Ce soir, la foule du New Arizona veut le faire savoir à Naïma.
« Applaudissez ! » crie la chanteuse du groupe. Mais les hommes l’ignorent. Frustrée et ne voulant pas rentrer chez elle sans pourboires, Naïma prend le risque de se voir infliger une amende par la police islamique des mœurs. Elle saute sur la table d’un client qui protège sa bière, tombe sur ses genoux et lui sourit dans l’expectative d’un pourboire. Mais au lieu de lui glisser un billet dans son soutien-gorge, comme elle l’avait espéré, le buveur de bière l’attrape par l’entrejambes et la repousse sur la scène.
Humiliée et honteuse, elle s’éclipse dans sa loge. « Je ne sais pas combien de temps je pourrai encore supporter cela, dit-elle. Ma grand-mère et ma mère étaient danseuses aussi, mais elles étaient considérées comme des artistes. De plus en plus on me considère comme un morceau de viande, pas mieux qu’une prostituée… »
L’art du Raqs Sharqi, plus connu sous le nom de « danse du ventre », est une danse rituelle de la fertilité du Moyen-Orient qui remonte à 5000 ans. Les mouvements sensuels et ondulants des hanches et de l’abdomen, exécutés par les danseuses, sont une célébration à la conception et à l’accouchement. Pour de nombreuses femmes égyptiennes, apprendre à faire la danse du ventre est aussi un rite culturel et des générations de jeunes filles ont appris à imiter leurs sœurs, leurs mères et leurs grands-mères dès leur plus jeune âge.
En Belgique, aux Etats-Unis, des célébrités, comme Britney Spears et Shakira, ont également contribué à perpétuer cet engouement, en utilisant leurs propres versions de cette danse dans leurs clips vidéo. Leurs costumiers se sont d’ailleurs inspirés de la mode égyptienne en les habillant de brassards dorés et de chaînes de ventre.
Mais alors que la danse du ventre continue son ascension en Occident, au Caire cette tradition ancestrale est à la croisée des chemins.
En effet, il y a une dizaine d’années les fondamentalistes islamiques ont investi la police des écoles, la vie culturelle et religieuse égyptienne. Depuis, la danse du ventre est considérée comme « haraam » et de ce fait est devenue une perversion interdite par la loi des fondamentalistes. La croyance populaire ajoute que les danseuses du ventre, tout comme les prostituées, amènent les hommes à se déshonorer.
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Chaque année, pour danser en toute légalité, les femmes doivent obtenir l’un des rares permis spéciaux délivrés par le gouvernement. Il leur est interdit de danser sur les tables et d’exhiber leur nombril ou leurs cuisses et, en cas de violation de ces règlements, elles encourent des amendes ou des peines de prison.
Comme de nombreuses danseuses égyptiennes, Mervat, 27 ans, belle et sûre d’elle, cherche une porte de sortie. Elle travaille sur la rue Mohamed Ali, que l’on appelait autrefois le « Brodway du Caire », où se sont produits beaucoup d’artistes célèbres. Aujourd’hui, l’endroit est triste et sordide. Ici, la majorité des filles dansent illégalement, pour peu d’argent, et passent une grande partie de leur temps à éviter la police des mœurs.
Mervat, qui est mariée à son agent, gagne un peu plus d’argent que la plupart des autres danseuses. Cependant, elle est bien déterminée à arrêter de danser pour retrouver son honneur : « Je ne veux pas, dit-elle, que mon fils ait honte de sa mère. » Il faut ajouter qu’en Egypte, la phrase « fils de danseuse » est aussi devenue une grave insulte !
C’est au Caire où la demande de danseuses est la plus importante. L’industrie des loisirs, beaucoup plus concurrentielle et difficile qu’autrefois, a fait de la ville un endroit où l’exploitation sexuelle et financière règne en maître. Et plusieurs propriétaires d’hôtels et de night-clubs, peu scrupuleux, n’hésitent pas à exploiter la misérable condition des danseuses pour leur extorquer argent et sexe.
« Pour survivre dans cette activité, il ne faut pas être prude, dit Randa qui, à 26 ans est considérée comme l’une des meilleures danseuses égyptiennes, et on ne doit pas avoir trop de scrupules. »
Ce soir, Lucy, une danseuse réputée et très bien payée, a été retenue pour se produire au mariage d’un haut fonctionnaire du Gouvernement dans un hôtel cinq étoiles de la capitale. Elle sent que le père de la mariée ne l’a choisie que dans le but de montrer à ses invités qu’il en avait les moyens.
« J’ai l’impression d’être un mulet », dit-elle, tremblante et à demi-nue, sous le ronflement de l’air conditionné. Parmi les cinq cents invités installés dans la grande salle où se déroule le banquet, on remarque quelques généraux de l’armée et plusieurs ministres fédéraux. Les femmes sont vêtues de robes du soir très sages et quelques unes portent un foulard. Lucy apparaît soudain, habillée d’un pantalon vert, plutôt sexy, d’un gilet brillant et coiffée d’une perruque exubérante et sa présence dénote un peu dans cette assemblée. Elle danse autour des nouveaux mariés qui semblent mal à l’aise installés sur une estrade, et ses hanches ondulent comme une toupie. Mais si autrefois, on l’aurait très certainement applaudie et encouragée, ce soir les membres de l’élite égyptienne font de leur mieux pour l’ignorer.
De retour dans la rue Mohamed Ali, Duaa, une jeune femme de 26 ans, aux yeux tristes et aux dents jaunies, tente par tous les moyens de trouver du travail. Lorsqu’elle y arrive, elle ne rentre chez elle qu’avec une toute petite somme d’argent qu’elle devra partager avec son manager. « Lorsque je danse dans les mariages, il faut souvent que je me batte pour avoir mon salaire, dit-elle. On me traite comme un animal. Parfois, des hommes ivres me tripotent et se battent entre eux. »
Il y a des centaines de danseuses à la retraite qui vivent modestement dans la rue Mohamed Ali, avec l’espoir de sauver ce qui leur reste de réputation. « Ca devient très dangereux d’être marginale, dit la sociologue égyptienne Shérine Badawi, car qui va s’occuper de vous lorsque vous serez vieille ou malade ? Certaines femmes plus âgées n’ont plus de famille, ajoute-t-elle. Elles sont complètement dépendantes de la charité de leurs voisins et de leurs amis ».
Quelques rues plus loin, Amel, 45 ans, qui n’apparaît en public que vêtue de longs vêtements noirs, explique qu’elle a détruit pratiquement toutes les photos qui lui rappelaient sa carrière de danseuse. « Haraam », dit-elle. « J’avais 13 ans lorsque j’ai dansé pour la première fois en public. C’était une époque très heureuse. Mais je le regrette beaucoup, ajoute-t-elle rapidement car son mari, qui est dans la pièce à côté, n’aime pas l’entendre parler de son passé : « autrefois, j’avais l’habitude de danser dans les mariages, murmure-t-elle avec un air de conspiration. Je dansais la nuit entière à travers les rues, sans aucune opposition ni aucune répression… Je me sentais tellement libre ! »
Par Andrée Paule, journaliste.



