Cabaret rouge : danser la peur au ventre
Un livre de Salomea Kamar.
Le Caire, quelques mois avant la Révolution, vu de l'intérieur par l'auteur qui nous en révèle les mystères. Du quartier islamique à la route des Pyramides, en passant par la désormais célèbre place Tahrir, Cabaret Rouge est une plongée dans l'Orient et dans les dédales sombres d'une ville aux visages méconnus. Quatre intrigues s'entrecroisent dans les coulisses d'un cabaret, lieu emblématique des paradoxes d'une société en ébullition, écrasée par la corruption et les absurdités du système. La drogue, la prostitution déguisée et la loi du bakchich font rage dans un milieu où les danseuses sont à la fois les reines et les victimes des nuits cairotes. Suspens et rebondissements sont au rendez-vous pendant ce mois d'été brûlant où chaque personnage se débat avec ses propres secrets. Sauront-ils échapper à leur destin ?

Le rouge annonce la couleur !
Considéré comme la couleur par excellence, le rouge entre dans notre imaginaire et offre de multiples possibilités d’interprétation. Le rouge marque les corps et les esprits. Le rouge est la couleur du sang et de la mort. De l’amour et de la fête. De la colère aussi…
Couleur forte, brillante elle impose sa force. Le rouge excite, est irrévérencieux, audacieux.
Pyramide, terre et mer rouges, le rouge annonce l’Egypte…
Saloméa Kamar souligne l’importance de la couleur rouge, de l’érotisme mais aussi de l’interdit. Dans une société qui interdit le respect de l’amour, elle met en scène une ambiance dramatique.
Loin des images des cartes postales, nous retenons notre souffle, jusqu’à la dernière page !
Par la rédaction de Raqs Passion : Patricia Carneiro
Interview de Salomea Kamar
Salomea Kamar, pour commencer, est-ce un pseudonyme ? Si oui pourquoi en avoir pris un ?
Oui, c'est un pseudonyme, que j'ai pris pour plusieurs raisons. D'abord par discrétion, tout simplement car je ne tenais pas à afficher ma véritable identité, et en particulier dans le milieu de la danse où je ne souhaitais pas voir le roman associé à 'telle' danseuse. Je voulais que les lecteurs, et en particulier mes lectrices, gardent une certaine neutralité face à ce livre. Enfin je ne souhaitais pas que mon vrai nom apparaisse étant donné ce que j'y raconte, par rapport au pays. Des journalistes se sont fait expulser d'Égypte car ce qu'ils racontaient n'étaient pas conforme à ce que les gens devaient savoir du pays, et je tiens à ma liberté !
Tu es à la fois danseuse orientale et romancière. A priori c'est assez surprenant. Peux-tu nous en dire un peu plus sur toi ?
Contrairement à ce qu'on peut penser, la danse et l'écriture sont liés. Ce sont deux univers infinis de création et d'expression. Être danseuse orientale et passionnée de littérature peut surprendre à première vue, d'abord parce que beaucoup s'imaginent que les danseuses orientales sont des filles qui font ça car elles n'ont rien dans la tête ou qu'elles ne savent rien faire d'autre. Ça reste un préjugé. Il faut une grande sensibilité artistique et une certaine culture pour pratiquer pleinement cette danse. J'ai toujours été passionnée par l'art sous toutes ses formes. Petite je voulais faire écrivain et photographe. J'ai toujours beaucoup écrit, des nouvelles, de la poésie, mais j'ai également fait de la peinture et de la musique pendant plusieurs années (violoncelle et guitare). C'est au terme de mes cinq années d'études de lettres modernes à la fac que j'ai découvert la danse orientale, et j'ai immédiatement eu un coup de cœur pour la musique orientale et pour l'Orient en général.
Est-ce plus compliqué d'être écrivain ou danseuse orientale ?
Ni l'un ni l'autre ! Ce sont deux mondes impitoyables, comme tous les milieux artistiques. On se met à nu, on est livré à une certaine vulnérabilité, exposé à la critique plus que dans n'importe quelle profession. Mais ce sont des passions et le plaisir prime sur tout le reste.
Quelles sont tes sources d'inspiration, pour ta danse comme pour ton écriture ?
Pour la danse, avant tout c'est la musique, évidemment. Pour l'écriture, écouter les gens, les observer. Dans les deux cas, c'est la vie elle-même, mes émotions, mon vécu, qui alimentent ma créativité. Ce qui m'inspire au quotidien c'est de vivre ici, en Égypte. La ville du Caire, son ambiance, ses gens, la musique qu'on entend partout, tout le temps, dans la rue, dans les taxis, les restaurants, à la télé.
Qu'est-ce qui t'a amené à écrire ce livre ? Pourquoi l'avoir écrit ?
On me pose souvent cette question. Quand j'ai débarqué au Caire je savais que j'aurais beaucoup de temps libre et je voulais me consacrer plus encore à l'écriture. Le pays m'inspirait et j'ai commencé à prendre des notes dès mon arrivée. Au fil des mois, j'ai accumulé de nombreuses informations et d'anecdotes sur le milieu de la danse orientale. Des choses que peu de monde sait, des choses cachées, secrètes. Plus le temps passait et plus je me disais qu'il fallait vraiment écrire quelque chose à ce sujet. Je ne voulais pas faire un témoignage en mon nom donc j'ai décidé de raconter ce qui se passe dans ce milieu par le biais de la fiction et je me suis lancée naturellement dans l'écriture de ce premier roman. Les raisons sont donc simplement la passion et tout l'intérêt que je porte à ce thème. De plus aucun roman n'abordait ce sujet. J'ai trouvé utile, intéressant et instructif de révéler au grand jour les coulisses de cet univers méconnu.
Cabaret Rouge est un roman auto-édité, est-ce un choix délibéré de ta part ?
Non, un choix par défaut ! Envoyer des manuscrits aux maisons d'édition revient très cher (impression papier, envoi par la poste), et depuis l'Égypte la tâche se révélait vraiment coûteuse et compliquée. Malheureusement l'écrasante majorité des maisons d'édition n'acceptent pas de recevoir un document par mail, ce qui en passant est bien triste pour l'écologie au vue des milliers de manuscrits qui sont envoyés chaque année par les auteurs, alors que les technologies actuelles permettraient de faire les choses plus simplement. Ça évoluera peut-être.
Le système d'auto-édition par internet est quant à lui d'une simplicité déconcertante et donc très tentant, même si il est moins glorieux que la publication chez un grand nom de l'édition. Je la recommande à tous les auteurs qui se sont heurtés aux refus des éditeurs. Beaucoup de gens confondent l'édition à compte d'auteur et l'auto-édition. En auto-édition, on ne paye rien et on reste libre de ses droits d'auteur. Il n'y a pas de honte à s'auto-éditer. C'est un grand sentiment de liberté. On fait soi-même sa mise en page, sa propre couverture, c'est très gratifiant et c'est une belle expérience que je n'hésiterais pas à renouveler. Le seul défaut reste la distribution. Le livre n'est pas disponible en librairie et donc sa visibilité reste minime. Tout fonctionne par le bouche à oreille.
Combien de temps as-tu mis pour l'écrire ?
Comme je l'ai déjà dit, j'ai mûri le projet dès mon arrivée en Égypte. Pendant presque une année, j'ai observé, j'ai pris des notes, j'ai réfléchi à la façon dont je pourrais raconter tout ce que j'ai appris sur le milieu de la danse orientale au Caire. Puis je me suis lancée dans l'écriture proprement dite. Pendant deux mois j'ai écrit tous les jours, non-stop, une dizaine d'heures par jour. Je me suis mise à la place des personnages, dans l'ambiance du livre. Plus rien d'autre n'avait d'importance. Ensuite j'ai lu et relu le texte jusqu'à ce qu'il me semble agréable à lire. Cette étape m'a également pris plusieurs mois.
Comment as-tu récolté les informations pour l'écrire ?
J'ai beaucoup discuté, tout d'abord avec les danseuses elles-mêmes. Les étrangères, expatriées au Caire pour vivre leur passion, et les égyptiennes. J'ai aussi posé des questions à des managers, à des musiciens. Tous ces gens regorgent d'anecdotes et d'histoires. Je raconte également certaines choses que j'ai vécues et que j'ai ressenties moi-même en tant que danseuse.
D'ailleurs en tant que lecteur, on peut se demander quelle est la part autobiographique dans Cabaret Rouge ? Tes personnages sont-ils inspirés de personnes réelles que tu as rencontrées?
J'ai écrit ce livre après avoir recueilli de nombreux récits de personnes que j'ai rencontré et qui font partie du milieu de la danse orientale au Caire. Tout ce que je raconte a été vécu, chaque épisode, chaque destinée est bien réelle, la moindre anecdote est tirée de la réalité. J'y ai bien sûr raconté de nombreuses choses que j'ai moi même vécues, donc il y a sans conteste une part autobiographique. Je me suis longtemps demandé comment j'allais pouvoir raconter tout ça car je ne voulais pas donner le point de vue unique de l'étrangère qui débarque en parlant au 'je'. J'ai donc choisi d'alterner quatre histoires de quatre danseuses au vécu bien différent pour multiplier les points de vue. Mais il ne faut chercher à reconnaître personne. Chacun de mes personnages est créé à partir d'une multitude de personnages réels. C’est tout à la fois des mosaïques et des figures emblématiques.
Cabaret Rouge est-il est roman destiné aux danseuses orientales ?
Oui, évidemment, car le sujet les touche directement, mais pas seulement. N'importe qu'elle femme peut se retrouver dans les histoires que je raconte, qu'elle soit danseuse ou non. Et curieusement, j'ai de très bons retours de la part de lecteurs masculins. Être danseuse n'est donc pas nécessaire du tout pour comprendre et apprécier la lecture de Cabaret Rouge. N'importe qui doué d'un minimum d'empathie peut se mettre à la place de chacune de mes héroïnes, et c'est un des rôles majeurs de la littérature que de pousser le lecteur à se mettre à la place de l'autre, d'observer la vie d'un point de vue différent, de se décentrer.
Qu'est-ce que tu souhaiterais que les gens sachent à propos de la danse orientale ?
Que la danse orientale nécessite du raffinement, de la subtilité, une culture, une intelligence musicale. Beaucoup de gens s'imaginent que c'est quelque chose de facile, dans le sens vulgaire du terme, comme s'il suffisait de remuer ses fesses et ses seins sur de la musique. La danse orientale, ce n'est pas seulement un corps qui remue. Derrière la façade d'« entertainment », c'est une danse viscérale, qui vient de l'intérieur, des émotions. Je suis persuadée que pour être une bonne danseuse orientale, comme un bon poète, il faut avoir aussi souffert, vécu des choses difficiles qui font qu'une certaine sensibilité, une force d'émotion nous habitent.
Comme tu le racontes dans Cabaret Rouge, la condition des danseuses en Égypte est de plus en plus difficile à vivre. Pourquoi alors être venue vivre au Caire et y rester malgré ça ?
Parce-que j'aime l'Égypte plus que tout ! Ce pays me fait vibrer, me donne envie de vivre ! C'est une ville étonnante, magique, attachante, même si elle est, à de nombreux égards, déconcertante. Et puis c'est le berceau de la danse orientale, il y a ce patrimoine à sauver. Il faut se battre pour un jour peut-être espérer y danser librement. Même si les occidentales et les asiatiques ont repris le flambeau à leur manière, il ne faut pas laisser tomber. C'est désolant de voir que les danseuses vivent dans la honte et la clandestinité, que leur image est associée à la figure de la prostituée, de la femme légère. Alors évidemment Cabaret Rouge donne une vision critique et négative, mais c'est le rôle de la littérature de déranger, de faire ouvrir les yeux sur des sujets délicats pour mieux avancer.
Dans ce cas, est-ce qu'on peut dire que Cabaret Rouge est un peu un roman féministe ?
Non, je n'irai pas jusque là. Mais dans le bon sens du terme, il l'est un peu, oui. Je le conçois justement comme un plaidoyer en faveur de ces femmes qui dansent et qui ne sont pas reconnues pour ce qu'elles font. Mes héroïnes sont toutes positives, mais il y a aussi des hommes positifs dans le roman, tous ne sont pas des ordures ! Je voulais écrire un livre 'pro-danseuses' dans un pays où elles sont très mal considérées. Elles ne méritent pas ça.
Sans révéler l'histoire du roman, peux-tu nous expliquer pourquoi tes quatre personnages féminins ont chacune un destin tragique ? Du fait des femmes impliquées avec leurs différences marquées, et donc leurs rapports à la danse également différents, on aurait pu espérer que l'une des visions ou l'un des destins soit décalé...mais peut être que cette vision n'aurait pas du tout été réaliste ? C'est la question que quelqu'un qui ne vit pas dans le pays va se poser.
Le fait que les différents destins de ces femmes soient liés par la danse et une issue défavorable est ce qui donne une cohérence au roman. Connaissant la situation actuelle des danseuses au Caire, je ne vois pas pourquoi ni comment l'une d'entre elles aurait pu s'en sortir mieux que les autres. Je souhaitais rester fidèle à la triste réalité qui gouverne ce milieu actuellement et je ne pouvais donc pas terminer ces récits par un happy-end.
N'as-tu pas peur qu'on te reproche de donner une image dégradée de la danseuse orientale, une image négative de ce milieu ? Ce roman risque de faire polémique dans la communauté des danseuses orientales.
Avant même de commencer l'écriture du roman, je savais déjà quelles formes de critiques il allait susciter. Je n'ai jamais eu la prétention de décrire le milieu de la danse orientale en général. J'ai voulu décrire le milieu de la danse orientale en Égypte, et plus spécifiquement le milieu du cabaret, qui est bien particulier. C'est un monde à part. J'ai juste voulu raconter ce que j'ai découvert sur ce monde là. Peu de gens peuvent affirmer savoir exactement comment les choses se passent en réalité. Il ne suffit pas de se rendre dans un festival de danse au Caire pour comprendre comment fonctionne le monde de la danse orientale en Égypte. Le milieu de la danse orientale en Occident et en France notamment est très différent, il ne doit pas y avoir d'amalgame. La société n'est pas la même, le regard que les gens portent aux danseuses est différent, elles ont un statut différent.
On m'a parfois reproché de régler mes comptes avec le milieu, d'avoir de la rancœur. Ce qui est visé et critiqué c'est le système dans sa globalité et l'attitude des hommes qui régissent le milieu de la danse, avec leur soif d'argent, de pouvoir, de domination, pas les danseuses ni le pays !
Raconter l'histoire d'une danseuse orientale version mille et une nuits, avec final à l'eau de rose, ça ne m'intéressait pas et surtout ça n'aurait pas correspondu à la réalité actuelle égyptienne. Ce qui m'intéressait c'était la face cachée, ce que justement personne du milieu n'ose raconter car ce n'est pas glorieux, car ça ne correspond pas au rêve de la danseuse qui fait carrière au Caire. La réalité est bien plus cruelle. Je ne voulais pas l'édulcorer sous prétexte de faire quelque chose de joli et de plus digeste. Je n'ai jamais voulu dégoûter personne de ce milieu, ni même casser le mythe. La danse orientale doit continuer à faire rêver, et l'Égypte avec. Je garde l'espoir que les choses évoluent.
Cabaret Rouge dénonce beaucoup de choses cachées qui peuvent mettre mal à l'aise et choquer, mais je ne l'ai pas publié dans un but polémique. C'est un outil intéressant pour comprendre en partie pourquoi la société égyptienne a explosé. Il y a une prise de risque dans le fait de raconter ce genre de choses, mais pour moi c'est ce qui fait l'intérêt de ce livre, c'est justement ce qui m'a donné envie de l'écrire.
J'ai une question finale : as-tu un ou plusieurs autres projets d'écriture ? Si oui, l'histoire se déroulera-elle en Égypte ? Dans le milieu de la danse ?
J'ai plein d'idées, mais avant qu'elles ne deviennent des projets aboutis, il y a beaucoup de chemin ! Je viens tout juste de commencer l'écriture d'un second roman, après des mois de réflexion et de prise de notes. L'histoire se déroulera au Caire, encore une fois. Je ne peux pas me priver d'exploiter une telle source d'inspiration. En revanche, je vais m'éloigner du milieu de la danse cette fois ci car j'ai besoin de passer à autre chose pour l'instant. Je vais également prendre plus mon temps pour l'écriture de celui-ci. J'avais écrit Cabaret Rouge avec une sorte de sentiment d'urgence, comme s'il fallait vite et à tout prix révéler ces histoires.
Enfin, Cabaret Rouge était un roman d'avant la révolution, le prochain sera clairement un roman post-révolution. Je pense qu'il y a un avant et un après, il y a eu une scission, le monde n'a peut-être pas beaucoup changé pour le moment mais il s'est incontestablement passé quelque chose dans l'esprit des gens, quelque chose de fondamental.
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