Khaled Seif : un maître à la croisée des deux mondes
Khaled Seif, danseur et chorégraphe de talent, s’attache depuis des années à assurer à la danse orientale une place bien établie parmi les arts dans la culture occidentale. Il sait marier avec bonheur des styles d’origines diverses tout en possédant une connaissance approfondie des danses traditionnelles. Exigeant dans son enseignement comme dans ses spectacles, il prêche par son travail pour que la danse orientale soit reconnue comme une discipline artistique nécessitant un entraînement intensif, un vrai apprentissage et beaucoup de pratique.
A la tête de sa compagnie et de son école de danse établies en Suisse, auteur de plusieurs livres appréciés sur les danses orientales et les danses folkloriques égyptiennes, Khaled Seif s’impose progressivement sur la scène internationale par son ouverture artistique à la croisée des deux mondes et par ses qualités d’enseignant rigoureux qui permet de conduire toujours plus loin même les plus avancées des danseuses.
Dans cet esprit, Khaled Seif crée aujourd’hui sa nouvelle compagnie à Paris, pour laquelle il formera pendant une année des danseuses désireuses de renforcer leurs qualités et leur pratique. Un premier spectacle est prévu au début de l’année 2012.
Khaled Seif a accepté de répondre à nos questions et ainsi de faire partager sa longue expérience des danses orientales, tout en livrant ses opinions sur leur développement en Occident avec une compréhension bienveillante mais aussi sans complaisance.

Tout d’abord, faisons plus ample connaissance.
Khaled Seif est né en 1963 à Mahalla en Egype. En contact avec le monde artistique depuis son plus jeune âge, il commence à étudier la danse et les percussions à seulement 10 ans pour ne pas tarder à se produire sur scène une année plus tard. Le très jeune Khaled prend part à de nombreux concours et obtient le premier prix dans les deux disciplines à 13 ans. Il danse régulièrement ensuite dans des spectacles.
Il étudie à l’Académie des Beaux Art du Caire dès ses 18 ans. Repéré immédiatement par le célèbre danseur et chorégraphe Hassan Afifi, Kaled Seif dansera durant huit années riches d’enseignements au sein de sa troupe, se produisant ainsi tous les jours sur scène et à l’occasion de grands événements nationaux. Il commence alors à enseigner la danse orientale, ce qui le conduit en Suisse où il vit depuis 1989. Après y avoir étudié la pédagogie de la danse il fonde son école de danse, l’Ecole de danse ethno-orientale. Il ne tarde pas à créer sa propre compagnie, le Groupe Khaleid Seif, qui accueille ses meilleures élèves.
Le premier livre de Kahed Seif, « Musique, rythme et danse d’Orient », paraît en 1999, suivi peu après par « Le Monde de la danse chaabi, ou tout sur les danses folkloriques en Egypte ». Ces deux ouvrages remporte un véritable succès et sont appréciés pour leur richesse culturelle.

Khaled Seif : J’ai débuté ma carrière de danseur et percussionniste à l’âge de 10 ans en Egypte, mon pays natal. Je vis en Suisse depuis maintenant 21 années.
S’il fallait faire une comparaison entre les danses orientales au pays et celles pratiquées en Europe, je pense que l’on pourrait dire qu’elles sont en ces deux lieux, à la fois très différentes et complémentaires.
En Egypte, les idées d’ordre scénique, les nouvelles musiques, les mouvements, sont directement inspirés d’Europe et d’Amérique. Le réel problème est la danse en elle-même, le niveau reste bas même si quelques excellentes danseuses peuvent nous en faire douter. Ce qui reste indéniable, c’est la compréhension qu’elles ont de leur discipline, au point de vue de l’interprétation, et de la sensibilité à la fois musicale et culturelle.
En Europe, tout à l’opposé, les danseuses ont les techniques de danse dans leur corps (même si elles ne sont pas forcément appliquées), et pour certaine beaucoup de grâce. Le problème majeur est l’expression, la féminité, la libération de son corps. Bien heureusement quelques danseuses se démarquent et arrivent à investir pleinement leur art.
Fouad Seddik : La danse orientale est de plus en plus appréciée en France, comme dans le reste de l’Europe, et le nombre de danseuses comme de professeurs augmente de jour en jour. Pensez-vous, d’après votre expérience, que la qualité de la danse y trouve son compte?
Khaled Seif : En effet, même si la danse orientale existe en France depuis de nombreuses années, on pourrait dire que ce pays commence depuis quelque temps à «ouvrir ses bras» à cette discipline, qui connaît une vraie popularité, toutes générations confondues. Désormais, malgré qu’elle ait débutée ici après certains pays voisins, tels que la Suisse et l’Allemagne, la danse orientale connaît une popularité sans précédent. Elle rassemble d’innombrables passionnés, à l’intérêt grandissant pour cette culture, ses mœurs, sa musique …
Cependant, même si je ne peux qu’en être très heureux, je pense qu’il faut tout de même faire attention. Que se soit en matière d’enseignement, de danseuses et de spectacles, on constate que de par cet effet de mode fleurissante et donc d’une demande très importante, on perd progressivement en matière de qualité, au détriment de l’essence même de cette danse, de la précision technique, des connaissances profondes qu’elle nécessite. Le risque est que la France perde peu à peu, redescende aussi vite qu’elle est montée; c’est par exemple exactement ce qu’il se passe depuis quelques années en Allemagne et en Suisse.
Pour éviter cela, il est très important d’apporter une rigueur à cette discipline, de la considérer, de la replacer à sa juste valeur. Comme tout autre domaine, elle demande un long apprentissage. La pédagogie est en chute libre, de nombreuses danseuses pensent pouvoir être à la hauteur de la mission de transmission que requiert la position d’enseignant, ouvrant ainsi des cours au public au bout de très peu d’années de pratique. L’expérience et la maturité, quelle qu’elle soit, sont aussi de mise pour un tel service.
Certes je peux comprendre la démarche d’ouvrir une activité de loisir, pour une communauté qui ne se soucie pas forcément de l’aspect professionnel de la danse orientale, mais il faut aussi par amour pour son art, se soucier du bon équilibre à donner, de la justesse de ses connaissances personnelles.

Khaled Seif : Je trouve ça très bien que les jeunes, les ados, voir les enfants, s’intéressent aux danses orientales. Le fait de démarrer son apprentissage tôt, permet une étude plus approfondie et de fait plus longue dans la discipline. Ils sont plus malléables dans leur corps, ont moins de tabous, de craintes, ce qui laisse place à plus de liberté, et plus de légèreté!
Cependant, attention. La danse orientale est souvent considérée à tort comme une danse facile à apprendre, dans laquelle on a vite fait le tour en matière d’apprentissage technique.
Je dirai qu’elle est comme un langage (comme tout autre domaine d’ailleurs), elle a ses propres codes, difficultés, ambiguïtés, nécessitant un apprentissage continuel et rigoureux.
Bien entendu, comme pour tout, pour certaines danseuses le chemin est plus rapide, la compréhension se fait aisément: c’est une question de disponibilité corporelle extérieure et intérieure, c’est du domaine du talent tout simplement. Par contre, encore plus pour ces personnes là peut-être, il ne faut absolument pas considérer ce don comme acquis, bien au contraire.
Pour ce qui est de votre question sur les femmes orientales, je dirai qu’il est faux de penser que, de par ses origines, on ait ces danses plus facilement dans son corps, et qu’on ait de fait nul besoin d’apprendre. Il est rare qu’une personne puisse enseigner sa langue maternelle simplement parce qu’elle la pratique depuis toujours.
Il est sûr que certaines ont ce feeling particulier, mais cela a trait justement au talent, à la prédisposition individuelle. Malheureusement, dans une optique professionnelle, sans apprentissage cela ne vaut pas grand-chose. Je dirai que c’est comme pour une personne qui a de la facilité pour la comédie, elle se doit d’aller dans une école spécifique afin de comprendre tout ce qui compose ce métier.
Par contre ce qui est indéniable, c’est que ces femmes orientales ont une compréhension musicale, étant donné qu’elles écoutent de la musique orientale depuis toujours, identifiant les paroles, et donc l’univers de la danse, différemment.
Fouad Seddik : Vous êtes un spécialiste reconnu des danses d’Orient, et plus particulièrement des danses folkloriques égyptiennes, mais vous vous intéressez aussi à des styles de danse très diversifiés. Comment décririez-vous les fusions que vous tentez dans votre travail de chorégraphe et de danseur?
Khaled Seif : J’ai forgé ma compréhension et mes goûts pour les différents styles de danse en arrivant en Suisse. J’ai intégré l’école SBTG de Baden, une école de danse professionnelle reconnue (avec diplôme d’état) travaillant exclusivement sur la technique Martha Graham, où j’ai étudié le jazz, le style baroque, le classique, le contemporain, les folklores du monde et bien d’autres. Si je peux dire que je suis un expert, comme vous dites, dans le domaine des danses orientales, c’est de par ma longue expérience en Egypte, à la télévision, dans de grands corps de ballet tels que celui d’Hassan Afifi, et j’en passe, je ne peux pas dire que je le suis dans les autres danses, de par le fait que j’apprends encore tous les jours.
Avant cette école, j’ai enseigné durant un peu plus d’une dizaine d’années exclusivement les folklores et les danses orientales, ce que j’avais jusque là toujours connu, afin d’amener mes traditions, faire connaître mon pays et ses danses en Europe.
Après cette école, j’ai commencé à métisser les mouvements, les musiques, les styles, à faire des chorégraphies différentes et d’influences plus diversifiées. Cela m’a enrichit.
Dès lors, j’ai créé ma propre école de danses orientales et ethno-orientales.
Je remarquai aussi qu’en Suisse notamment, les gens, le public, avait ce besoin continuel de voir des choses novatrices, différentes. C’est aussi pour cela que j’ai voulu élargir mon travail, pour essayer de combler les attentes de chacun, afin que tous puissent se reconnaître dans mes cours, mes représentations, quels que soient leur âge, leurs goûts, leur milieu, leurs convictions.
Aujourd’hui, tout en laissant place aux folklores égyptiens et à la vrai nature de la danse orientale, je travail aussi le côté fusion des styles, avec par exemple le hip-hop, la samba, le jazz, etc.

Khaled Seif : Il est très important pour chaque enseignant de se préparer avant ses cours. Je vais toujours une heure à l’avance dans mon studio, afin certes de maintenir ma forme physique, mais aussi pour commencer à réfléchir à ce que je peux apporter aujourd’hui, à mes étudiantes. Si je veux les diriger plus sur une approche technique, scénique, musicale ou encore chorégraphique.
Quand je fais une chorégraphie, il me faut trouver une musique qui m’inspire. Ce n’est jamais le même travail d’une fois à l’autre. Parfois je pars du style que je souhaite, par exemple Saudi, et ensuite je me mets à chercher une musique relative à cette danse, qui puisse m’intéresser. D’autres fois c’est l’inverse, je trouve des musiques qui me transportent, que j’apprécie directement, et ma recherche du mouvement et de la mise en scène vient donc en second plan. C’est la musique qui me mène à la chorégraphie.
Je suis en perpétuelle recherche de nouvelles musiques, ça me prend un temps plus que considérable.
La plupart de mes chorégraphies ne sont pas écrites au préalable. Je gribouille quelques idées, et c’est avec mes élèves danseuses que je les compose: c’est l’inspiration du moment. Et quand il m’arrive d’écrire certaines parties avant, parce que je pense à tel moment adéquate ou tel mouvement intéressant, la plupart du temps mes élèves, ou mon propre corps, me conduisent à d’autres idées et le contenu s’en trouve modifié. C’est assez drôle.
J’apprécie également de regarder les vidéos que d’autres amateurs ou professionnels mettent sur le net. Cela m’aide à connaître ce qu’il se passe autour de moi, à voir les nouveautés, les modes actuelles. Cela me permet par la même occasion d’analyser où sont les problèmes, les erreurs, savoir de quoi notre «monde oriental» a besoin actuellement, et c’est aussi pour moi une forte source d’inspiration.
Fouad Seddik : Existe-t-il un style Khaled Keif et quel est-il?
Khaled Seif : Il est sûr que j’ai développé mon propre style, un métissage entre Orient et Occident, tout en gardant toujours ma propre identité et ce désir de garder nobles et intactes ces danses orientales traditionnelles.
Je pense qu’il est très important que chacun se démarque, se rende visible aux yeux des autres, afin que tout le monde puisse évoluer dans un monde serein, où de toutes les façons l’apprentissage est différent d’une personne à une autre, de par son affectif, son expérience, ses origines, ses convictions personnelles, ses propres goûts ...
Fouad Seddik : Quels sont les traits les plus caractéristiques de votre enseignement ?
Khaled Seif : Dans mes cours, j’utilise de nombreuses danses différentes, particulièrement dans la partie échauffement. Par exemple quand je souhaite faire travailler l’endurance, je vais pencher plus vers des mouvements inspirés des danses africaines; pour travailler un point technique particulier comme les sauts ou les tours, je m’inspire de certains exercices de classique ou jazz ; pour tout ce qui est vibrations ou secousses, des danses latines ; ou encore des danses d’Afrique du Nord pour le travail du bassin, etc.
Bien entendu je varie, et mes cours, ainsi que mes stages et formations, restent pour 70% du contenu des classes de danses orientales.
J’apporte continuellement la connaissance du monde oriental, le secret de ces danses folkloriques égyptiennes, l’essence de l’orient, tout en expérimentant d’autres terrains pour mes danseuses! J’essai de faire en sorte que l’apprentissage soit le plus large possible, tout en étant le plus précis possible.
Fouad Seddik : Vous avez lancé un projet de création d’une compagnie à Paris. Qu’est-ce qui la différenciera des compagnies existantes, aussi bien en France qu’ailleurs?
Khaled Seif : Le projet de compagnie que je propose sur Paris diffère de mon groupe sur Zurich, avec lequel je travail toutes les semaines. Il est aussi très différent d’une simple création de compagnie de danse, dans le sens où le projet est établi sous la forme d’une formation sur une année.
Cela va permettre d’établir progressivement un niveau homogène que je n’aurais certainement pas au départ, de «nourrir» mes danseuses de mon univers, de leur apporter des connaissances supplémentaires de manière dense et intensive, et, dans l’idéal, de créer une cohésion de groupe. Par la suite, hormis le spectacle que j’organiserai sur Paris très certainement en février 2012, je souhaite réellement que l’on puisse avoir la chance de faire connaître la création finale plus largement.
C’est une opportunité pour les danseuses désireuses de renforcer leur approche de ces danses, leurs connaissances, leur niveau, leur pédagogie, leur création chorégraphique, leur prestance scénique.
Fouad Seddik : Zurich et maintenant Paris, avez-vous d’autres projets, d’autres ambitions ou même d’autres rêves?
Khaled Seif : Depuis que je vis en Europe, je ne me cantonne pas simplement à la Suisse. Je fais des déplacements multiples dans de nombreux pays tel que l’Autriche, l’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, et dans de nombreuses villes françaises, où je me rends près de 2 à 3 fois par mois.
Désormais j’ai de nombreuses opportunités à l’international, je me rends par exemple au Japon en mai 2011 et au brésil en juillet 2011.
J’ai d’autres demandes qui arrivent et mon souhait serait d’élargir mon domaine de travail, afin de pouvoir continuer cette quête de transmission de mon savoir, de mon expérience, pour laquelle je suis investi depuis toujours.



